7. Trois exemples de bateaux types
Les quelque dix facteurs de vitesse que
nous venons d'évoquer successivement sont en fait souvent reliés entre eux, deux par
deux ou trois par trois (par exemple, largeur, surface mouillée, capacité de porter les
voiles), mais il n'existe pas de relations unitaires permettant d'intégrer tous les
facteurs de vitesse et c'est seulement grâce à l'intuition de l'architecte et à
l'expérience acquise progressivement que peut être trouvé le meilleur compromis pour
une utilisation donnée. A la lumière de l'analyse précédente, essayons de construire
et de juger trois bateaux.
Construisons un bateau pour la mer,
sans contrainte apparente de jauge
Nous avons:
- une longueur déterminée au départ,
- un poids déterminé correspondant à un poids de structure, à un poids d'aménagement,
- un volume intérieur important;
Si le bateau navigue dans une direction prédéterminée, nous
naviguons, statistiquement :
- 55 % du temps au près,
- 30 % du temps sous spi,
- 15 % du temps au largue sans spi.
Ce bateau navigue en général en mer ouverte avec une prédominance de grandes vagues.
Nous souhaitons une grande sécurité et donc un rapport volume/ poids du bateau
important.Les valeurs essentielles sont :
- le près dans la brise pour gagner un port ou se
dégager d'une côte,
- la facilité de mener le bateau aux allures portantes,
- la bonne marche dans le petit temps.
Nous n'avons pas de limitation quant à la
surface de voilure.
Donc, à égalité de raideur, plus on met
de voilure, plus on va vite au près dans la grosse mer (dans ce cas, c'est le rapport
volume/poids qui compte) et plus on va vite aux allures portantes et dans le petit
temps.
Donc, a priori, nous désirons le bateau le plus large et le plus raide possible
(voir p. 54). Si l'on suit ce raisonnement, on obtient un multicoque qui présente tous
les avantages - forte stabilité, faible surface mouillée, finesse à l'avant -, mais
pèche au niveau de la sécurité par une instabilité qui survient brutalement.
Puisque nous souhaitons un bateau pouvant porter de la toile et donc gîter tout en
restant contrôlable, nous devons le doter d'extrémités volumineuses. Nous allons
néanmoins essayer de pincer l'avant pour être gêné le moins possible dans le clapot.
Seul le passage dans ce dernier et le refus de taper dans la mer vont limiter notre
compromis de largeur.
Le bateau ainsi obtenu est large et ses extrémités sont relativement volumineuses (plus
à l'arrière qu'à l'avant).
Pour passer dans le petit clapot, nous mettrons la voilure nécessaire pour écraser
celui-ci. Mais nous serons gênés lorsque, le vent étant tombé, le clapot restera, et
nous aurons alors un volume important par rapport au poids du bateau (c'est ce que nous
cherchions dans la brise).
Barrer dans ces conditions suppose que le barreur veille à ne pas perdre la vitesse en
revanche, dans la brise, le bateau est très facile à barrer car il a une puissance
supérieure à la résistance des vagues qui s'opposent à lui: s'il s'arrête, il repart
aussitôt. Le plan de voilure est modérément élancé, d'où une certaine tolérance
dans le réglage. De plus, la déformation des voiles sera moindre à l'usage, le tissu
étant moins sollicité.
Cherchons maintenant à faire un bateau
de jauge I.O.R. pour la course en temps réel
- moitié pour la régate en rade ;
- moitié pour la course au large.
Toutes les courses commencent par des bords de près et les comités de
course ont tendance à favoriser de tels parcours.
La jauge I.O.R. comptabilise la longueur, le volume des extrémités, la voilure et la
puissance du bateau. Elle décompte la largeur et le poids.
Nous faisons donc un bateau long et fin aux extrémités, surtout pour retarder le moment
où celui-ci remue dans le clapot (a fortiori si nous courons contre des bateaux de
même rating).
La voilure étant comptabilisée, nous recherchons la finesse du bateau plus que la
puissance; celui-ci doit donc ne pas être trop large, et être modérément lesté (pour
la mesure de stabilité).
Les qualités de tenue de route du bateau, sa facilité de marche au
largue, la qualité du confort, la sécurité dans la grosse mer ne sont pas des
éléments essentiels et l'on ne s'en préoccupe qu'après avoir satisfait à 100 % à la
marche au près dans le petit temps et le temps moyen, laquelle constitue le critère
principal.
La marche au près dans la brise est bonne, car le bateau est fin, mais elle exige une
certaine attention de la part du barreur qui risque d'arrêter le bateau. Comme le bateau
reste bien toilé, la vitesse est bonne au largue et sous spi. En particulier, à cette
allure dans la brise, la capacité de porter de la toile et d'être contrôlée est
limitée.
Évidemment, l'habitabilité reste très moyenne.
La voilure, élancée, nécessite de belles voiles qui fatiguent assez vite.
Faisons maintenant un bateau de
régate
pour des ronds olympiques
- 70 % de près,
- 30 % de spi.
Les eaux sont abritées, donc clapoteuses. En général, il y a petit temps ou temps
moyen. Pas de problème d'habitabilité, ni de sécurité, ' de flottabilité. La jauge va
compter la longueur et la voilure et décompter le poids.
Comme on navigue le plus souvent au près et en eau clapoteuse et que l'on est limité en
ce qui concerne la voilure pour le petit temps, optons pour un bateau profond et étroit,
de façon à diminuer la surface mouillée; pour le clapot, nous avons des extrémités
peu volumineuses par rapport au poids.
Si le volume aux extrémités n'est pas compté, nous étoffons un peu celles-ci pour
allonger la flottaison.
Si aucune contrainte d'habitabilité ne nous étrangle, nous mettons le minimum de
franc-bord nécessaire pour que le pont ne trempe pas dans l'eau à la gîte et nous
plaçons le maximum de lest pour marcher correctement dans la brise; cela est possible
puisque nous avons peu de voilure et que le bateau peut gîter beaucoup, donc que le lest
est efficace.
Le volume ne nous étant pas compté, nous avons essayé de travailler au maximum en
finesse.
Le bateau marche bien au près dans la brise, mais dès qu'il y a de la mer, il a plutôt
tendance à traverser les vagues. Aux allures portantes, il roule et n'enfourne pas, aussi
longtemps que la mer n'est pas trop creuse.
Cela correspond, en résumé, au bateau tel qu'il sera conçu pour la jauge internationale
type 6 JI.
Tous ces bateaux correspondent à un programme bien précis:
- l'un vise la vitesse, l'habitabilité et la facilité de manuvre sans contrainte
de jauge ;
- le deuxième vise essentiellement la marche au près, en régate (surtout par temps
moyen), mais sans sacrifier les possibilités de naviguer en mer. Pour les allures
portantes, on peut toujours trouver une solution;
- le troisième, dans le cadre d'une jauge précise, recherche les qualités au près dans
des eaux abritées; pour le reste, advienne que pourra...
Il est à remarquer que le premier est délicat à mener en mer, sans vent, mais facile
dans la brise et aux allures portantes. Les deux autres constituent un peu l'option
inverse.
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